Colloque des écrivains et artistes noirs (partie 2)

 

Bien au-delà de la simple recherche de points culturels communs, ce colloque va chercher à construire les prémices d'une nouvelle communauté fondée sur la culture noire spécifique, où les arts par ailleurs ont toute leur place. Oui, car il s'agit de cela également. Lorsque ces intellectuels parlent de l'affirmation d'une identité, il s'agit également de ce qu'elle est capable d'apporter au monde. On connaît, grâce à l'Histoire, les arts des différents peuples à travers les siècles : arts grecs, romains, egyptiens, orientaux. S'ils existent, les arts noirs, et je dis « noirs » à dessein et non africains, restent méconnus. C'est cette lacune que les intellectuels de ce colloque tenteront de mettre en évidence comme le fait Alioune Diop en introduction : «  Combien connaît-on d'ambassadeurs, de savants, d'hommes d'Etat ou d'artistes noirs qui (...) aient pu se faire apprécier selon le seul critère de leur compétence ou de leur talent ? » Tout cela étant dit, le seul critère de la couleur de peau peut-il s'avérer être la base commune d'une société ? C'est essentiellement vers cette question que les débats se développeront et les avis divergeront.

Pour Léopold Sedar Senghor, il est évident que la couleur de peau doit être le facteur primordial de l'unité de cette nouvelle culture commune à mettre en place. Pour lui, parmi les différents peuples noirs, les traditions et les ancêtres ne sont pas les mêmes, certes, mais l'importance de ces traditions et de ces ancêtres est quasiment équivalente chez ces peuples et c'est en cela que l'on peut parler de valeurs communes, de valeurs noires. A l'inverse, pour Mathia Diawara « il est malheureux de mettre l'accent sur la négritude comme critère d'admission » car cela revient à « faire la part de la solidarité raciale ou du racisme». Entre ces deux types de pensées opposés se situent ceux que l'on pourrait appeler les modérés tels que Stephen Alexis ou Aimé Césaire qui, tout en approuvant l'idée d'unité de Senghor, s'appliquent à préciser qu'il existe bien plusieurs cultures noires et qu'il faut tenir compte de ces différences sans quoi l'unité du monde noir ne se fera qu'artificiellement ou ne se fera pas. Puis, il y a les voix discordantes de la délégation américaine menée par Richard Wright. Pour ce dernier il paraît aberrant que les intellectuels noirs tentent d'occulter de la sorte l'histoire. Lors de son passage à la tribune, il cherche à démontrer que le colonialisme est un système symbole de démocratie en ce sens qu'il gomme la notion de classe, échappe à toutes les structures sociales existantes, organise une société selon de nouveaux schèmes et surtout, apporte la civilisation et le développement : « Le colonialisme était porteur de la promesse des Lumières, il avait permis de développer la science et l'industrie en Afrique, nier les notions passées de structures sociales, nier les notions de la noblesse, de la tradition(...) et fait éclore de nouvelles classes sociales, de nouvelles structures de gouvernement. »

Au terme de trois jours de discussions, est créée la Société Africaine de Culture (SAC) devenue depuis 2006 la Communauté Africaine de culture (CAC). Cette Société aura pour but majeur « d'unir par des liens de solidarité et d'amitié les hommes de culture du monde noir, de contribuer à la création des conditions nécessaires à l'épanouissement de leurs propres cultures ». (Alioune Diop)


Quels enseignements peut-on tirer de ce colloque ? Pour pouvoir comprendre la nature même de cette rencontre et analyser son impact, il est indispensable de la replacer dans son contexte.

Tout d'abord, ce meeting n'est séparé que de dix ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les différents événements qui ont jalonné la première moitié du XXe siècle ont montré à l'homme noir que le blanc, porteur de la civilisation était également générateur de barbarie et qu'en cela même, il ne pouvait plus agir de manière paternaliste envers ceux qu'il appelle « les sauvages ». Si l'homme blanc n'est plus un modèle, alors les noirs se doivent de trouver leur propre identité. Cette recherche passe par différentes revendications qui entraîneront le processus de décolonisation des pays africains quelques années à peine après ce colloque. Nous sommes également en période de Guerre Froide. Un an auparavant à eu lieu à Bandung la conférence sur le thème de l'Afro asiatisme. Pour les intellectuels qui participent au colloque de 1956, leur rencontre est aussi importante que Bandung. Le « bloc occidental » voit d'un très mauvais œil cette réunion et les Etats-Unis, dans le cadre du Maccarthysme, refusent le visa de William Edward Burghardt Dubois, éminent sociologue et philosophe noir américain d'obédience communiste. Ils envoient à la place, une délégation américaine menée par Richard Wright, journaliste et écrivain noir américain. Sa présence et ses prises de position seront très critiquées par les autres participants qui le soupçonneront de n'être qu'une marionnette du gouvernement américain de l'époque. Les années 1950 sont aussi des années de grande prospérité économique pour le monde entier, Afrique comprise. Face à cet accroissement des richesses, les intellectuels du colloque y opposeront les problèmes de droits économiques et notamment la question de la « préférence coloniale » dans le commerce international ; les problèmes de sous-développement également, ainsi que la place de la femme. Enfin, le début de la seconde moitié du XXe siècle rime aussi avec institutions internationales et droits humains. Ce n'est pas un hasard si ce colloque se déroule dans l'amphithéâtre Descartes, qui a accueilli, huit ans plus tôt (1948), la Déclaration des droits de l'Homme. Le développement humain est donc également à l'ordre du jour.

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