"Il ne faut jamais désespérer de l'homme"

 

Amkoullel, l'enfant peul, d'Amadou Hampâté Bâ

« Il ne faut jamais désespérer de l'homme. »

 

Cette phrase, extraite d'un ouvrage qui au fil des années s'est érigé en un véritable pilier de la littérature africaine, porte en elle tout l'esprit de ce merveilleux livre qu'est Amkoullel l'enfant peul. Amadou Hampâté Bâ (ou Amkoullel pour les intimes) nous convie dans ce que l'on pourrait appeler ses mémoires à un voyage de découverte au cœur de la culture et de l'histoire des Peuls1. Histoire singulière à l'intérieur de laquelle s'enchevêtrent une multitude d'autres : celle de chacune des autres ethnies (les Dogons, les Bambaras, etc.)  de toute la région de la Boucle du Niger, mais aussi celle des colonisateurs, les Français. Concernant ces derniers l'écrivain est loin de verser dans une critique aussi virulente et systématique que celles de l'auteur du Discours sur le colonialisme2 par exemple. Au contraire, s'il ne se prive pas de vilipender l'ignominie de la colonisation, ce n'est jamais sans une certaine distance vis-à-vis des faits relatés, ce qui permet à Hampâté Bâ de jouer avec habileté de la nuance.

Mesurés, ses propos ne peuvent qu'atteindre plus aisément son lectorat qu'il souhaite principalement occidental. L'auteur, étant conscient de ce que la colonisation a de pernicieux en tant qu'elle « arrache des esprits comme de mauvaises herbes les coutumes et cultures locales », comme pour inverser ce triste processus, invite le lecteur à plonger dans l'histoire africaine en la lui dévoilant, si belle, si foisonnante, dans toute sa majesté. Hampâté Bâ nous conte à la manière de ces grands griots africains l'histoire du Mali et des Etats riverains depuis la conquête de l'Empire peul du Macina3 par les troupes de l'éminent chef de guerre El Hadj Omar, jusqu'au premier conflit mondial qu'a précédé la grande famine de 1914. Ce récit quelque peu  didactique nous est conté dans une langue savoureuse où le français est saupoudré ça et là de mots peuls, wolofs, bambaras, arabes...

Dans cette langue métisse, le grand écrivain malien ne tente pas de rivaliser avec les historiens africains. Loin de lui l'idée de nous faire un cours d'histoire ; il se propose de présenter le témoignage de ce jeune peul, né à l'aube du XXème siècle, qu'il fut. Tout au long du livre, nous suivons le jeune Amkoullel qui du berceau va progressivement s'insérer dans le monde des hommes. Voyages, vie associative (waaldé en peul), écoles française et coranique : devenir un homme n'est guère facile dans une société où ce terme se charge d'un sens si lourd. Hampâté Bâ raconte à travers son expérience l'initiation des jeunes peuls aux traditions pluriséculaires telles que le respect de l'n'dimaakou, obligation de soigner son honneur aux dépens même de sa vie, ou encore le sanankounia qui représente un lien unissant diverses ethnies, caractérisé par un devoir absolu d'entraide.

« Quand le Toubab4 commande, Dieu ferme les yeux et laisse faire. » explique Koniba Kondala -un personnage secondaire du livre- à Amkoullel après lui avoir appris qu'il serait désormais contraint de fréquenter « l'école des Blancs », ce qui à l'époque était une infamie. Cette phrase témoigne de l'état d'esprit dans lequel se trouvèrent nombre d'Africains durant les premières années de la colonisation. Comment continuer à prôner l'héroïsme lorsqu'il existe des hommes qui par leur seule naissance sont supérieurs à d'autres ? Comment garder une place sacrée à l'institution du mariage quand il est permis au colon de choisir son épouse dans la population comme il le ferait d'un fruit sur un étal ? Toutes ces questions semblent n'avoir d'autre réponse que : « il n'y a rien à faire, la force prime sur la coutume. » Pourtant il n'en est rien ! L'histoire du jeune Amadou en est la preuve. Elle démontre que la tradition africaine a perduré malgré tout, qu'elle a tout au plus été vernie de culture française. Elle en est sortie plus belle, plus riche, plus grande. N'a-t-on pas dit : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »5 ?

 

Tidiane  LY

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1 Ethnie nomade, parlant le poulaar (peul). Le métier traditionnel du Peul est l'élevage de bovins.

2 Il s'agit d'un essai d'Aimé Césaire.

3 Le dernier des grands empires maliens. Lui ont succédé : les empires du Ghana, du Mali, des Sonrhaïs, de Ségou.

4 Le Blanc. A l'origine, toubab est le pluriel de toubib qui signifie médecin en arabe.

5Citation d'Antoine Lavoisier qui l'emprunta lui-même à Anaxagore, philosophe présocratique.

 

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