Oum Kalthoum, "une femme, une paysanne, une Egyptienne"

 
 

1908-2008. Que pouvait-il bien se passer sur notre continent il y a de cela tout juste cent ans ? Une année plutôt calme. L’Afrique semblait encore loin d’être pleinement maîtresse de son destin. Certains diront que l’évènement marquant de cette année fut l’arrivée du général Lyautey en poste au Maroc, ce même général qui sera vingt-et-un ans plus tard le directeur de l’Exposition Coloniale Internationale à Paris. Aussi, qui aurait pu imaginer que cette même année serait posée la première pierre de la « quatrième pyramide » de Gizeh ? Un véritable symbole du renouveau et de la pleine affirmation de la singularité de la civilisation arabo-islamique voyait le jour.

C’est dans un petit village égyptien que naquit Oum Kalthoum. Son père était imam et de condition très modeste. Il comptait énormément sur les récitals du Coran qu’il donnait lors de cérémonies privées pour l’aider à faire vivre sa famille. C’est tout naturellement qu’il fit confiance à l’école coranique (koutâb) pour assurer la meilleure éducation possible à sa fille. Très rapidement, Oum Kalthoum impressionna par son timbre de voix unique et la perfection avec laquelle elle récitait le livre sacré, une récitation extrêmement difficile qui se plie à des règles de diction très précises. C’est alors que son père décida de se rendre à ses psalmodies coraniques accompagné de sa fille. Une fois n’est pas coutume, chaque récitation laissa l’auditoire incrédule et charmé devant le génie de cette toute jeune fille qui portait le même prénom qu’une des quatre filles du prophète Mohammed. Son assise locale était assurée. Cette dernière devint très vite régionale jusqu’au jour ou le cheikh Abou e-Alaa, un chanteur nationalement reconnu, décida d’emmener Oum Kalthoum au Caire et ainsi de peut-être lui permettre de faire connaître l’étendue de son talent au pays tout entier.

Sans volonté aucune d’orienter ces mots à l’hagiographie, le parcours d’Oum Kalthoum s’apparente à un conte. Son succès cairote fut immédiat. Cependant, les conditions environnantes à son ascension n’étaient guère favorables. En effet, elle commença sa carrière à un moment où la mode était à la chanson teintée de grivoiserie. Malgré cela, elle tenu la gageure et n’éprouva aucune retenue à chanter le sentiment religieux. Au cours de cet épisode cairote, elle fit une rencontre décisive avec celui qui lui écrira presque tous ses textes, Ahmed Rami. C’est désormais accompagné de son incontournable compagnon qu’Oum Kalthoum va vivre son incroyable aventure. Le lecteur se souvient certainement du contexte social évoqué précédemment et peu favorable à l’ascension de l’artiste, le contexte politique était comparable.

L’Egypte traversait une époque charnière. Tout juste sortie de la domination britannique, la monarchie égyptienne, incarnée successivement par le roi Fouad et le roi Farouk, n’en restait pas moins dans le giron de la couronne anglaise. Cette situation fut propice à l’émergence du nationalisme égyptien. Cette pleine affirmation de l’identité égyptienne atteignit son paroxysme lors de la révolution des officiers libres en 1952 qui consacra Gamel ‘Abdul Nasser à la tête du pays. Devant l’importance nationale qu’avait dors et déjà acquis Oum Kalthoum, certains officiers libres jugèrent que la chanteuse avait des relations trop proches avec la couronne déchue et décidèrent donc de censurer ses chansons. C’est Nasser en personne qui rétablit la situation en déclarant que c’était au contraire du devoir de la révolution que de la protéger et il la supplia de reprendre ses activités.

Jusqu’à la mort de Nasser, une forte relation d’échange, de confiance et d’amitié existait entre les deux personnages. Oum Kalthoum était la chanteuse préférée du président égyptien, ce dernier l’avait même exonérée d’impôts à vie. Devant chaque évènement difficile que traversait le pays, les deux personnages paraissaient parler d’une même voix.

En témoigne la déclaration de l’artiste en 1956 lors de la nationalisation du canal de Suez par Nasser : « Nous sommes les témoins de la naissance de la nouvelle Egypte dans laquelle il incombe à tout un chacun de jouer un rôle et quand j’ai appris que Monsieur le Président Gamal ‘Abdul Nasser s’apprêtait à construire le barrage d’Assouan pour étendre la superficie agricole de l’Egypte, je me suis rappelé des fameux mots de Napoléon Bonaparte : « Si j’étais le roi de ce pays, je ne laisserais pas s’échapper une seule goutte du Nil ». C’est à ce moment là que je me suis rendue compte que le projet de Nasser pouvait sauver l’Egypte ».

Oum Kalthoum se définissait comme « une femme, une paysanne, une Egyptienne ». Dans ces moments là, il n’est guère difficile de deviner quelle caractéristique du personnage prenait le dessus. Tous ces éléments prouvent bien qu’en plus d’être un véritable leader culturel, Oum Kalthoum faisait preuve d’un grand patriotisme. Par ailleurs, et ce en tout état de cause, à aucun moment elle ne délaissa ses modestes origines, rurales et pieuses ; des origines dans lesquelles se reconnaissaient bon nombre de ses compatriotes.

C’est là une autre caractéristique du génie du personnage, elle n’a jamais cessé d’être en osmose avec toutes les couches de la société. Elle toucha le monde arabe dans sa quasi-totalité grâce à sa capacité de chanter aussi bien en arabe classique qu’en dialectal. Malgré l’extrême richesse de la langue arabe, son génie et son succès étaient tels que de nouveaux mots durent être créés pour qualifier les émotions ressenties à l’écoute de sa voix. Par exemple, ses chants provoqueraient le tarab, un plaisir extrême proche de l’extase. Dans les années 1960-1970, il suffisait de demander à un habitant du Caire ce qu’était l’Egypte pour qu’il vous réponde : « l’Egy pte c’est Nasser, Oum Kalthoum et les pyramides.

L’Astre de l’Orient, la Dame de la Chanson, la Cantatrice du peuple (titre décerné par le président Sadate), la quatrième pyramide ; les expressions laudatrices ne manquaient pas pour qualifier la chanteuse.

Loin de nous tout chauvinisme, il convient tout de même de souligner que la seule représentation en dehors du monde arabe donnée par Oum Kalthoum se déroula à l’Olympia, à Paris, en 1967. Une représentation à laquelle assistèrent plusieurs princes du Moyen-Orient. Le roi Hussein de Jordanie, de peur d’être reconnu, était venu déguisé. La venue parisienne rapporta l’équivalent actuel de 20 millions de dollars à la chanteuse, une somme reversée intégralement à son pays après la défaite cuisante de la guerre des Six Jours face à Israël. Charles De Gaule, qui assista lui aussi à la représentation, déclara : « Mon cœur a tremblé ainsi que celui de tous les français à l’écoute de ta voix ».

Au grand dam du monde arabe dans son ensemble, « la voix du Caire » cessa d’émettre en février 1975. Mais sa mort n’éroda en rien l’édifice qu’elle avait bâti. Ce qui demeure certain est que même une oreille profane ne saurait oublier l’expérience Oum Kalthoum. Aussi, nul besoin de s’étendre longuement sur ses qualités artistiques, il suffit juste de se laisser emporter par ses chants. N’était-ce pas Steve Martin, acteur et scénariste américain, qui affirma : « Talking about music is like dancing about architecture »[1] ?

[1] « Parler de musique c’est comme danser d’architecture »

 

                                                                                                                                                     Youssef HALAOUA

 
Commentaires (4)

1. Streud 12/10/2009

Ya كوكب الشرق !

2. houcine 05/02/2009

j'ai 36 ans, pourtant je n'écoute plus qu'oum kalthoum, j'ai l'impression que le temps s'est arrété pour moi apràs la mort de la diva.
Je me rapelle mes années à la fac, chaque soir mes colocataires et moi préparions nous examens en compagnie de la diva, nous ne rations jamais la soirée du vendredi sur la radio.
à chaque fois c'était un voyage mystique sur les rivages de l'amour et de sa noblesse.
Je pense que je suis touché à jamais par la grace de sa voix, par la beauté des poèmes chantés.
Que la paix soit sur elle.

3. Julien 14/01/2009

Quelle poésie! J'ai ressenti l'espace d'un instant la présence de Oum Kalthoum.

C'est sans doute l'article le mieux écrit, à la limite, on pourrait le considérer comme une nouvelle.

En tout cas, je tiens à te féliciter pour tes talents de narration.

4. Tidiane 03/01/2009

Une success story africaine

On a trop entendu parlé des Rockefeller et autres. "Le rossignol du delta" nous dévoile l'existence d'un African dream.

Je pense que l'article illustre bien le géni de la chanteuse : son splendide destin semblait tracé dès le premier récital. Ce qui apparaît encore plus distinctement est la place centrale qu'ont occupé le contexte propice et les rencontres fortuites dans cette assension fulgurante.

J'ai trouvé qu'une certaine musicalité se dégageait de l'article. La "Dame de la Chanson" semble presque ressusciter par moment.

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