La crise de Bizerte, entre fierté et embarras

Le 20 mars 1956, après 75 ans sous le régime du protectorat français, la Tunisie obtient son indépendance. Le pays célèbre en grande pompe cet évènement attendu de tous. Cependant, Habib Bourguiba, le « combattant suprême » dans cette lutte émancipatrice, ne saurait être pleinement satisfait. Pour cause, la France occupe toujours la base aéronavale de Bizerte, au nord du pays.

A l’aube de cette souveraineté fraîchement acquise, Bourguiba compte traiter le dossier bizertin avec circonspection et diplomatie. La République tunisienne doit emprunter le chemin de l’entente et de la coopération avec l’Occident. C’est ainsi que le 22 mars 1956, dans une interview accordée au quotidien anglais The Times, il déclara : « Si la Tunisie avait à choisir entre l’OTAN et la Ligue Arabe, dans la mesure où cela dépendrait de moi, elle opterait pour l’OTAN ». A l’instigation de son principal rival, Salah Ben Youssef, cette position lui attira les foudres d’une fraction de son parti, le Néo-Destour. Ces critiques internes furent très vite relayées tant bien par le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) que par Nasser en personne.  Afin d’entériner son accord tacite avec la France, Bourguiba demanda à cette dernière une déclaration de principe sur l’évacuation des troupes de Bizerte. Quant à l’établissement d’un calendrier, il n’y voyait aucune urgence. Telle fut la requête soumise par voie diplomatique à Paris le 4 janvier 1960. Il y était par ailleurs mentionné qu’en cas de réponse défavorable au 8 février 1960, la Tunisie se donnait le droit de recourir à des méthodes moins conventionnelles. Cette tentative fut un échec. Tout d’abord, le général de Gaulle n’acceptait guère de pareilles sommations. De plus, au vue des événements en Algérie (semaine des barricades), le dossier tunisien était relayé au second plan. Enfin, compte tenu de l’extrême importance stratégique de la base de Bizerte, l’évacuation n’était pas envisageable.

 

« Nous sommes en Tunisie pour occuper Bizerte ». Dès 1881 et les débuts du protectorat français, Jules Ferry connaissait toute l’importance de ce port au nord du pays. Bizerte fut très vite une des quatre bases navales essentielles à la défense de la France, au même titre que Toulon, Brest et Mers el-Kébir (Algérie française). En pleine guerre froide, la base de Bizerte n’était plus nécessaire mais bel et bien indispensable. En témoignent les déclarations de Maurice Amman, amiral français en poste à Bizerte : « Avec le développement des armes atomiques […], les données du problème ont changé et les bases d’aujourd’hui ne peuvent plus être celles d’hier. […] Le problème n’est pas simple et je pense que Bizerte est une de ces solutions. Si nous regardons une carte, on se rend compte que Bizerte se situe au point le plus au nord de l’Afrique, au centre de la Méditerranée. Tout le trafic qui passe de l’Est à l’Ouest passe à la vue de Bizerte. […] Bizerte dispose d’un énorme plan d’eau avec un goulet d’accès au grand large, des plaines à proximité de la mer sur lesquelles on peut installer des terrains d’aviation, dans lesquelles vous pouvez creuser des bassins. Et enfin, toujours dans le même périmètre, des massifs montagneux, assez rapprochés, dans lesquels vous pouvez creuser des souterrains ». Au début des années 1960, le général de Gaulle avait un objectif bien précis, faire de Bizerte une des rare base aéronavale mondiale capable de jouer un rôle lors d’un conflit atomique et apte à résister à une attaque nucléaire.

Devant l’insistance d’Habib Bourguiba, le général de Gaulle décida d’inviter ce dernier à Rambouillet le 27 février 1961. La mission du général s’avérait délicate, trouver un compromis avec le président tunisien tout en satisfaisant les desiderata français. Les résultats de cette rencontre ne furent guère probants. Une simple comparaison des déclarations divergentes des deux parties à la suite du sommet permet d’en avoir le cœur net. Un élément semble pourtant être clair des deux côtés ; pour le général de Gaulle, la priorité est à la question algérienne. A la fin de l’été 1961, de Gaulle confirme que Bizerte appartient bien à la Tunisie mais que devant le danger imminent d’un conflit mondial (débarquement de la baie des Cochons et la deuxième crise de Berlin), il est du devoir de la France que de contribuer à la défense de l’Occident. Le général consent alors à discuter des conditions d’utilisation de la base mais ne prévoit aucune évacuation.

Cette attitude dilatoire de la France devient insupportable pour le « combattant suprême ». Il exige dorénavant un calendrier pour l’évacuation française, si lointaine que puisse être l’échéance. Le dialogue de sourd atteint alors son paroxysme. Bourguiba est conscient de l’intérêt stratégique que revêt Bizerte dans la guerre d’Algérie, cette base permet d’exercer un contrôle aéronaval de tout l’Est algérien. Par ailleurs, il comprend que la France ne consentira à se pencher sur le dossier bizertin qu’une fois la question algérienne réglée. C’est bien cela qui effrayait Bourguiba. A la rupture des négociations d’Evian en juin, succèdent les pourparlers de Lugrin en juillet qui ne s’annoncent guère de meilleur augure. Bien malin était celui qui pouvait entrevoir la fin du conflit algérien, Bourguiba ne souhaitait en aucun cas s’y atteler. Il décide au contraire de passer à l’action et de profiter de la moindre erreur française pour envoyer ses troupes sur Bizerte.

 

Le casus belli ne s’est pas fait longtemps attendre. Le commandement français à Bizerte décida d’allonger de soixante mètres une piste aérienne de la base, dépassant ainsi d’un mètre cinquante sur le territoire tunisien. Les hostilités débutèrent le 19 juillet 1961. Devant l’afflux de jeunes volontaires tunisiens à Bizerte, le commandement français lança l’opération « Charrue » (parachutage massif de renfort). Le 20 juillet, la Tunisie rappelle son Ambassadeur à Paris et rompt toute relation diplomatique avec la France. Les combats étaient totalement inégaux, ils opposèrent une armée française de métier à des jeunes tunisiens inexpérimentés. Dean Rusk, secrétaire d’Etat des Etats-Unis, dans un communiqué daté du 20 juillet, presse les deux parties « de cesser immédiatement les combats ». Un cessez-le-feu fut déclaré le 23 juillet à 0 heures. Le lendemain, le 24 juillet, le secrétaire général des Nations Unies, Dag Hammarskjöld, décide de se rendre à Bizerte. Un accueil glacial lui est réservé par les troupes françaises. Il se fait fouiller à son arrivée et sa demande d’entretien avec l’amiral Amman est refusée.

Le 21 août 1961, l’Assemblée générale des Nations Unies vote une motion condamnant les évènements de Bizerte (par 66 voix contre 0 et 33 abstentions). Cependant, devant l’effort entrepris par Bourguiba pour alerter les instances internationales, la France préfère régler ses problèmes sans l’intrusion de tiers. « Il parait que l’ONU a voté une mention », telle est la seule réaction du général de Gaulle à la suite du vote à New York.

Alors que l’indépendance s’était obtenue sans effusion de sang, la crise de Bizerte vient endeuiller le pays de quelques 1000 victimes (contre 27 du côté français). Cette crise, définie comme « stupide » par les deux belligérants aura-t-elle vraiment permis d’accélérer le départ des troupes françaises ? L’incertitude persiste. Au cours de l’été 1962, à la suite d’une visite du premier ministre tunisien à Paris, les relations diplomatiques sont rétablies entre les deux pays. La France évacua définitivement Bizerte le 15 octobre 1963.

En somme, à quoi aura servie cette crise ? A première vue, si ce n’était à cause de la personnalité des deux chefs d’Etat, elle aurait pu être évitée. Mais à en croire Mohammed Masmoudi, secrétaire d’Etat tunisien à l’Information, qui rencontra le général de Gaulle en février 1961 dans le cadre d’une réunion de préparation du sommet de Rambouillet, la situation est toute autre. Comme il le confiait lors d’un entretien avec l’auteur en novembre 2008 (1),  Bourguiba était convaincu que les Français ne sortiraient de Bizerte qu’avec des morts sur la conscience. Par ailleurs, pour la fierté et l’honneur tunisiens, et à l’instar du voisin algérien, il était nécessaire de compter parmi son histoire des martyrs morts pour la cause nationale.

(1) Colloque "Le Général de Gaulle et le Monde Arabe", organisée par la fondation de Gaulle et l'université Sorbonne Abu Dhabi, 17 novembre 2008, Abu Dhabi, Emirats Arabes Unis.

Youssef Halaoua

Commentaires (8)

1. Vincent 17/01/2011

merci pour ce résumé bref et clair de cette partie de l'histoire où la France a beaucoup décolonisé

2. m.bejaoui 01/01/2011

dommage quand parler peu des martyrs comme le cdt bejaoui etc...

3. unibet (site web) 13/12/2009

C'est le commandant de la base qui s'est affolé, paraît-il.

4. Streud 12/10/2009

Woah ! mais... mais on a jamais entendu parlé de Bizerte en cours d'Histoire ! MANIPULATION !!!

5. skhiri 20/04/2009

Le rapport des Nations Unies fait mention de plusieurs crimes de guerre : meurtes, tortures , viols et pillage.Pour moi il est evident que la France ne comptait pas partir de Bizerte : on depense pas des millions de francs en travaux sur une base qu'on va quitter sous peu!! Le bilan, lourd pour les tunisiens , 5000 selon quelques estimations officieuses etait justement u"n atout" pour les tunisiens :Bourguiba, paix à son ame, savait très bien qu'il ne pouvait pas vaincre la France c'est pourquoi il a donné l'ordre au commandant Bejaoui ,paix à son ame, de quitter la ville arabe ou les chars français ne pouvaient evoluer et ou les fantassins tunisiens pouvaient tirer un avantage stratégique evident mais le pire c'est que le lendemain Bourguiba a donné l'ordre contraire ce qui n'etait plus possible pour l'armée tunisienne.De plus les tranchées creusées autour de la base n'etaient pas en zigzag mais bizarrement rectilignes ce qui avantage les raffales des avions français.En quelques sortes on a sacrifié l'armée à Bizerte. Les tunisiens n'ont pas à rougir de cette defaite d'ailleurs cela m'etonne que la legion et les paras français en soient fiers:ça aurait été mieux pour eux de remporter de telles victoires contre l'Allemagne nazie!!

6. Tidiane 14/01/2009

C'est vrai qu'il s'agit d'un pan de l'histoire que l'on étudie peu, voire pas. L'article est de ce fait très enrichissant.
Au début, j'ai aussi trouvé que le point de vue du rédacteur manquait. Mais en réalité, il s'agit d'une analyse historique, un retour sur image. Il est donc légitime et approprié que l'aricle soit si objectif. La conclusion viendrait dans ce cas comme une cerise sur le gâteau...

7. Julien 14/01/2009

Intéressant, dans le sens où, j'ai pu découvrir une nouvelle aspect de la décolonisation. Néanmoins, je trouve l'analyse un peu "sévère" et sans approfondissement. J'aurais aimé que tu nous explique plus en détail ton point de vue sur cette crise. En effet, tu n'écris que quelques lignes en conclusion, je trouve sa dommage.

8. Marie-France 31/12/2008

Passionnant !

Merci Youssef pour cet article passionnant. La guerre d'Algérie a totalement occulté les crises environnantes et je dois avouer que j'ignorais totalement cette page conflictuelle de l'Histoire de nos 2 pays. Le déroulement des évènements est relaté avec clarté et précision et j'ai beaucoup apprécié la conclusion toute en finesse et objectivité.

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