Le génocide rwandais de 1994: une tragédie « françafricaine».

 

6 Avril 1994: début du génocide

            Entre le 6 avril et le 17 juillet 1994, dans un petit pays d'Afrique centrale jusque là connu pour la beauté de ses collines, meurent près d'un million d'êtres humains, femmes enceintes et nourrissons, enfants et jeunes à la fleur de l'âge, adultes et vieillards, le plus souvent égorgés à coups de machette, pour leur soi-disant appartenance ethnique. Cela se passe au Rwanda. Le 6 avril 1994, l'avion du Président rwandais Juvénal Habyarimana qui rentrait d'une conférence à Arusha (Tanzanie) est abattu par des inconnus avant son atterrissage.  Le camp du Président, à vrai dire la frange radicale essentiellement composée des membres du Hutu Power et du clan Akazu, accuse l'ethnie Tutsi d'avoir perpétré cet assassinat et saisit le prétexte pour procéder à son élimination. Les trois mois qui suivent voient se dérouler une mise à mort systématique des Tutsis par les milices Hutus, les Interahawmé1 notamment, sur fond de propagande odieuse de la radio Mille Collines. 

            Le caractère génocidaire des actes perpétrés est incontestable. La convention de Genève de 1948 définit le génocide comme « tout acte perpétré... », tel fut bien le cas au Rwanda. Les massacres perpétrés ne découlaient guère d'une levée spontanée de boucliers;  ils ont fait l'objet d'une longue et minutieuse préparation. Le génocide rwandais offre même un caractère particulier qui le différencie des autres génocides du XXème siècle et que le politologue Jean Paul Kimonyo a mis en exergue dans un ouvrage au titre évocateur: Rwanda, un génocide populaire, (Editions Karthala, 2008). En effet si le génocide a été planifié par les autorités politiques, sa réalisation a principalement été le fait des populations elles-mêmes. Du jour au lendemain, des Hutus se sont mis à massacrer leurs voisins Tutsis de longue date. Pendant le génocide du peuple juif au cours de la seconde guerre mondiale, on se contentait de dénoncer ses voisins juifs au IIIème Reich qui se chargeait des atrocités que l'on sait. Le bilan au Rwanda est déconcertant : selon Allison Des forges2, près de trois quarts des Tutsis présents au Rwanda le 6 avril ont été massacrés au cours des 3 mois suivants. 

            Comme bien souvent, on ne peut résumer l'histoire en quelques lignes sans courir le risque de la trahir. Le sujet reste délicat, les plaies profondes loin d'être cicatrisées; qui sait d'ailleurs si elles le seront un jour? La compréhension du génocide nécessite de remonter assez loin dans l'histoire pour voir comment depuis la colonisation, et peut-être bien avant, s'est construit entre deux ethnies que pas grand-chose ne différenciait du reste, un racisme latent. La construction de ce racisme s'est du reste appuyée sur les stratagèmes des puissances coloniales, belges et françaises en l'occurrence, dont on a pas besoin d'être grand clerc pour saisir la stratégie qui consiste à diviser pour mieux régner. Ce qui s'est déroulé au Rwanda il y a 15 ans montre bien que l'Afrique n'en a pas encore fini avec ses démons et donne malheureusement raison aux afro-pessimistes. 

            Ce qu'on oublie souvent cependant, ou qu'on feint d'oublier surtout quand notre pays a pour nom France, c'est le rôle, pas seulement passif, mais osons le dire actif, joué par Dame France dans cette tragédie. Vous l'aurez compris, notre parti pris, dont on n'ignore guère les désavantages, consiste à montrer le rôle déterminant de la France dans l'une des pires tragédies de l'histoire africaine dans laquelle beaucoup n'ont voulu voir qu'une manifestation, somme toute habituelle a-t-on alors dit à l'époque, de la sauvagerie de ces Africains qu'on a décidément bien du mal à civiliser.

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1Interahawme est le nom donné aux membres de la jeune milice du Mouvement Républicain National pour la Démocratie (MRND), parti politique du Président Habyarimana. Le mot signifie littéralement en kinyanrwanda « ceux qui travaillent ensemble ».

2Allison Des Forges. Leave none to telle the story: Genocide in Rwanda - Human Rights Watch et FIDH, 1999.

Commentaires (8)

1. Simel 27/09/2009

Merci Kévin! Mon parti pris sur le rôle de la France a des inconvénients, mais il n'aurait pu en être autrement. Retracer l'implication de tous les acteurs reviendrait à constituer tout un dossier à défaut de rester superficiel (alors que l'article est déjà très long!). J'aurais choisi l'ONU, la communauté africaine, la Belgique ou le Vatican, le réquisitoire aurait peut être été aussi sévère. Il n'y a pas d'acharnement contre la France.

2. Simel 27/09/2009

Vous avez tous les deux, Julien et Tidiane, raison d'attirer l'attention sur la responsabilité de la communauté internationale qui a effectivement réagi trop tardivement. En fait, pour la communauté internationale les priorités étaient ailleurs. D'une part la dernière guerre de Bosnie exactement au même moment, sur le continent européen et qui a aussi mobilisé l'administration Clinton du fait de certaines imbrications avec le jihadisme international des années 1990. D'autre part la fin de l'apartheid et l'arrivée au pouvoir de Nelson Mandela en Afrique du Sud. Hélas, on a à l'époque prêté très peu d'attention à ce qui se déroulait au Rwanda!

3. Tidiane 27/09/2009

C'est une bonne remarque, la communauté internationale !

4. Julien 26/09/2009

Très bon article. Par contre, au delà du rôle ambigüe de la France, tu aurais dû souligner le non-interventionnisme de l'ONU.

La France a joué un rôle, mais je pense que les responsabilités de ce massacre devraient être partager par toute la communauté internationale. De par, son non-interventionnisme, mais aussi, par la prise de conscience tardive de l'amplitude de ce qu'on peut appeler un génocide au jour d'aujourd'hui.

5. NOUGOUA Kevin 26/09/2009

Cet article m'a beaucoup éclairé sur le rôle qu'a joué la France dans le génocide.Toutefois je pense qu'il aurait été bénéfique de mettre en lumière le rôle des autres acteurs dans le génocide.Cela aurait donné plus de crédibilité à ton article qui s'apparente parfois à de l'acharnement envers l'Etat français.

6. Simel 25/09/2009

T'as raison Agathe de souligner que qu'il y a aussi d'autres responsables, je pense au premier chef au régime du Président Habyarimana, ensuite aux rwandais eux-mêmes, à la communauté africaine, à l'ONU, à la Belgique, au Vatican, et j'en passe...Mais là où d'autres ont reconnu leurs erreurs, la France s'obstine. Et puis, au moment où la Françafrique fait les frais de l'élection gabonaise, il est bien d'en rappeler les épisodes les plus souvent passés sous silence.

Pour ce qui est de l'intérêt économique stricto sensu, l'en concède la faiblesse (peu d'entreprises françaises, peu de ressources naturelles, seulement 10 % des importations en provenance de la France dans les années 1980). Mais l'importante coopération militaire entre les deux pays avec des ventes d'armes importantes présente un intérêt économique certain. La proximité du Rwanda et du Congo, qui pour le coup est très riche, confère par ricochet un certain intérêt au Rwanda. il est peut-être géo-stratégique, mais la géo-stratégie ne va pas souvent sans l'économie. Le Rwanda soutenait les incursions militaires françaises au Congo. l'intérêt est donc certes davantage géo-politique que proprement économique mais c'est peut être là le problème car si la France a eu l'attitude que l'on connait "juste" pour des intérêts géo-politiques, que fera-t-elle là où les intérêts sont aussi bien économiques que géopolitiques?

7. Tidiane 22/09/2009

Une bonne vidéo synthétique à voir sur la question dans la rubrique Vidéo

8. Tidiane 22/09/2009

Le ton revêche de cet article satirique m'a beaucoup plu ; le fond, davantage encore.

Je voudrais rappeler un détail historique : la guerre civile qui fit rage avant l'extermination. Les Tutsis, qui avaient été contraints de fuir le pays après avoir manifesté quelques velléités d'indépendance, s’étaient tout de même violemment rebellés contre le pouvoir hutu.

Selon moi, un des grands torts de la France a été de faire des massacres de vulgaires répressions envers une minorité de citoyens rebelles. Peut-être est-ce un acte manqué. En tout cas, c’est grâce à cette grossière erreur que les dirigeants français ont pu faire passer les enjeux économiques et géopolitiques, expliqués dans l’article, avant les impératifs humains.

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